Mastère de Presse Culturelle / Dossier Street Art : Le street art, art ou vandalisme ? de Diane Guédon

Capture décran 2020 03 30 à 18.07.10 Bansky, Londres

Baskets pour échapper aux forces de l’ordre, cagoule pour rester anonyme et se cacher des caméras de surveillance, ruban adhésif, pochoirs, bombonne de graff, l’attirail complet du street artist lui est propre, mais les lieux sur lesquels sont exposés ses œuvres l’est-il tout autant ?

 Trois mois de prison ferme, c’est ce qu’a encouru pour dégradation le street artist Thomas Vuille plus connu sous le nom de Monsieur Chat. En 2017, il est poursuivi pour avoir dessiné, comme à son habitude, un chat jaune orangé sur un mur provisoire de la Gare du Nord à Paris. En 2016, Azyle, figure emblématique du graffiti avait également été condamné à 138.000 euros de dommages et intêrets pour avoir tagué sur plusieurs centaines de rames de métro de la RATP dans les années 2004 à 2007. 

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Azyle

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Monsieur Chat

Que dit la loi ? 

Dans une interview au Parisien TV, Delphine Meillet, avocate au barreau de Paris avait alors expliqué que « Le street art est considéré en fonction du contexte dans lequel il est réalisé. On dit qu’il s’agit de vandalisme lorsque l’œuvre dégrade, détériore le bien d’autrui. La loi considère qu’un graffiti équivaut à une destruction d’un abri bus ou d’une vitrine de magasin. ». En France, l’absence d’un accord entre le créateur et le propriétaire du support de la création, comme un mur d’un immeuble par exemple, est illégale, donc considéré comme du vandalisme. Dans le cas contraire, de nombreux espaces sont aujourd’hui dédiés au street art, comme au Palais de Tokyo à Paris notamment, qui y consacre un mur entier.Des œuvres de street art font aussi l’objet de commandes, notamment par les mairies des villes. Nike avait d’ailleurs fait un partenariat avec le footballeur Killian Mbappe dans la ville de Bondy (93) en 2019, oùune grande fresque le représentant avait alors été réalisée sur la façade entière d’un HLM. Le droit d'auteur essentiel à la propriété littéraire et artistique entre lui aussi en jeu. Régi par le code de la propriété intellectuelle du 1er juillet 1992, le droit d’auteur se divise en deux volets, le droit moral d’une part qui reconnait à l’auteur la paternité de l’œuvre et qui vise à l’intégrité de celle-ci, et d’autre part, les droits patrimoniaux qui confèrent un monopole d’exploitation économique sur l’œuvre pour une durée variable selon les pays, au terme de laquelle l’œuvre entre dans le domaine public. A cela s’ajoute « la liberté de panorama », exception au droit d’auteur par laquelle il est permis de reproduire une œuvre protégée se trouvant dans l’espace public. 

Tous à vos Toys

Produire une œuvre oui, dans certaines conditions, mais la remplacer, repasser dessus, interdit, pour les graffeurs en tout cas. Et pourtant, ce mouvement de repenser, chambouler une œuvre déjà présente est plus que démocratisée au sein du milieu du street art et a même eu son verbe en propre, « toyer ». Cette pratique souvent cultivée sans même que les tagueurs s’en rendent compte est aussi assimilée à de la vengeance : indiquer qu’on juge un tag indigne par exemple en y inscrivant TOY (abréviation de Tag On Your shit). Ce court mot en dit pourtant long, catégorisé comme « le stylo rouge du professeur » les street artist le craignent. Lorsqu’une œuvre est placardée du mot TOY cela signifie explicitement que le graffeur n’a pas encore beaucoup de talent et qu’il ferait mieux de s’entrainer un peu plus avant de s’approprier un mur. L’artiste de rue KAN avait d’ailleurs expliqué au journal 20 minutes que : « Ces tags très amateurs sont souvent l’œuvre de très jeunes tagueurs qui n’ont pas encore de style et qui n’ont pas encore acquis les codes qui régissent le milieu. D’où leur maladresse ». Cette pratique de « toyer » peut même aller très loin, cassant les règles de l’art de la communauté street art, qui implique dans le milieu de ne jamais repasser par-dessus une autre œuvre amène parfois à une guerre de tag, « Si t’as pas demandé, c’est la guerre qui commence. Moi, on m’a recouvert un tag une fois. Le mec, je lui ai détruit tous les siens en représailles », raconte le graffeur Lokiss également à 20 minutes. 

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Le vandalisme : une guerre à ciel ouvert  

Outre le toy, le street art fait face à une véritable guerre à ciel ouvert. Comme ces œuvres sont en « libre-service », accessibles à tous, certaines se sont vues complètement ravagées. C’est le cas de la fresque réalisée le 30 août 2019 à Nantes en hommage à Steve Maia Caniço mort le jour de la fête de la musique suite à une intervention policière ayant eu lieu sur un quai dans la ville de Nantes. Représentant Steve lui-même, des murs d’enceintes, la police et les gilets jaunes, la fresque pose une question : « Que fait la police ? ». Elle a été vandalisée deux fois la semaine du 17 février dernier, repassée entièrement par une bombonne de graff noire avec le logo d’extrême-droite « ordre nouveau ». Un acte politique d’ailleurs souvent organisé dans le domaine du street art. À Paris près d’un ancien centre de migrants Porte de la Chapelle en 2018, Banksy avait également vu certaines de ses œuvres recouvertes vulgairement d’une peinture bleue comme celle qui illustrait une fillette en train de repeindre une croix gammée. Dans un cercle plus restreint, une fresque géante pour les droits LGBTQ+ avait également été réalisée sur le campus de l’université Paul-Sabatier à Toulouse, à l’occasion vandalisée à l’huile de vidange. 

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Oeuvre de Bansky vandalisée

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Fresque Steve vandalisée 

Un paradoxe significatif d’une évolution 

 

Ce côté révolutionnaire que procure le street art n’est pas né d’aujourd’hui. Très peu apprécié dans les années 70 aux Etats-Unis et notamment à New-York, ce mouvement débutant et précaire crée un paradoxe. À cette époque, une loi sanctionne les graffeurs ou les punissent sévèrement. Elle va même jusqu’à les interdire. Mais c'est  bien connu, restreindre est souvent paradoxalement synonyme de développement. Le street art s’est alors considérablement étendu, pour atteindre  d'autres cités et d'autres espaces dans le monde entier depuis les années 2000.Avec un côté toujours très engagé, notamment avec l’artiste féministe Miss Tic, qui produit toujours aujourd'hui des oeuvres provocatrices, d'où l'humour n'est cependant jamais exclu, ce qui le rend d'autant plus virulent. 

Diane Guédon 

 

 

 

 

 

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