• Accueil
  • L'école
  • Travaux des élèves
  • Mastère de Presse Culturelle / Dossier Street Art : Fluctuart sur Seine : Tout baigne pour le centre d’art flottant de Simon Cherner

Mastère de Presse Culturelle / Dossier Street Art : Fluctuart sur Seine : Tout baigne pour le centre d’art flottant de Simon Cherner

Reportage Fluctuart

L’entrée de Fluctuart. ©Fluctuart.

Amarré près des Invalides, le petit musée-péniche s’est rapidement forgé une réputation bien ancrée, à mi-chemin entre l’étonnant lieu d’art et le nouveau spot culturel à la mode.

C’est un bâtiment qui ne paye pas de mine, vu de loin. Une adresse comme une autre, le long des berges de la Seine, d’une allure qu’on pourrait presque confondre avec celle d’un robuste bateau-mouche moderne ou d’un énième bistrot flottant. Pourtant, le navire qui mouille aux pieds du pont des Invalides a plus en commun avec le Grand Palais voisin qu’avec les embarcations touristiques qui font le plein de passagers le long du fleuve, ou avec la fine gastronomie des tables de Seine : ce petit bateau, c’est Fluctuart, le premier centre d’art urbain flottant du monde. 

Il y a sept mois déjà que cette barge à l’apparence audacieuse s’est amarrée à l’extrémité du port du Gros Caillou, en plein cœur de Paris et de la promenade des berges de la Seine, sur la rive gauche. L’arrivée de ce solide navire rectangulaire ressemblant à une enfilade de cubes transparents posés sur un lit d’eau n’est pas passée inaperçue, comme en témoigne l’activité du lieu pendant les beaux jours. Pourtant, en approchant de Fluctuart un lundi après-midi, il faut reconnaître que les berges alentours paraissent comme déshabitées sous le ciel encore gris de cette fin d’hiver : c’est tout juste si quelques passants s’arrêtent devant les portes fermées du centre, sans doute aguichés par les affiches de l’exposition consacrée en ce moment à Léonard de Vinci.  

Un espace unique dans le monde de l’art

Car oui : être situé sur les berges présente autant d’avantages que d’inconvénients, à commencer par l’important effet de saisonnalité qui affecte l’ensemble des installations fluviales. « On baisse la voilure », résume Nicolas Laugero Lasserre, le directeur artistique du centre. Ouvert de mercredi à dimanche jusqu’au milieu du printemps, Fluctuart peut donc compter sur Léonard pour attirer le chaland, en voguant sur l’exposition consacrée à l’artiste italien au Louvre pour le 500e anniversaire de sa mort. Intitulée « Veni, Vidi, Vinci », l’expo de Fluctuart, elle, fait dialoguer l’héritage iconique du Florentin avec les détournements – tantôt gentils, tantôt irrévérencieux – réalisés par une vingtaine d’artistes de la scène urbaine internationale comme Nick Walker, Vhils, Okuda, Ozmo, … 

Hasard du calendrier, la Joconde du français Invader, intitulée Rubik Mona Lisa, s’est envolée à 480 000 euros chez Artcurial, fin février, un mois seulement après avoir quitté le centre d’art flottant où elle résidait. La prouesse commerciale de l’œuvre, vendue à près de quatre fois sa valeur estimée, ne fait curieusement pas sauter de joie Nicolas Laugero Lasserre : « Je suis ravi qu’elle se soit vendue après… voilà. Un demi-million d’euros, c’est forcément l’objet de spéculations… », confesse-t-il sans enthousiasme. « C’est quelque chose qui m’use. Je suis ravi que les artistes en vivent, je suis ravi de l’émergence de ce mouvement, simplement il ne faudrait pas que nous tombions dans l’écueil du marché de l’art contemporain. »

 C’est peu dire si la vente record laisse comme un goût doux-amer au directeur artistique de Fluctuart, car s’il y a bien une chose que le centre d’art ne veut pas être, c’est bien une énième galerie parisienne. Au contraire, la péniche des Invalides abrite un véritable musée flottant : sa fonction est d’exposer l’art urbain, non d’en vendre. « On est les seuls spécialisés dans ce mouvement, y’en a pas d’autres », observe-t-il. 

Exposer et décloisonner l’art urbain

3 questions à Nicolas Laugero Lasserre :

image.png

Le directeur artistique de Fluctuart.© Manon Levet.

La première pièce de votre collection ?

C’est une Miss Tic. Je l’ai acheté en 1999, il y a vingt-et-un ans. Elle est de 1985.

Votre œuvre préférée à bord de Fluctuart ?

Je tiens beaucoup à cette œuvre de Jacques Villeglé qui est là-bas. Elle date de 1975, c’est mon année de naissance, c’est une œuvre majeure, un collage...

Plutôt L’Odyssée de Pi ou Waterworld ? 

Plutôt Waterworld !

Ce n’est pas le premier coup d’essai pour Nicolas Laugero Lasserre : en 2016 déjà, trois ans avant l’inauguration de Fluctuart, ce collectionneur de 44 ans avait déjà organisé l’ouverture du musée d’art urbain Art 42, dans le 17earrondissement parisien, au sein des 4000 m² de l’école 42 de Xavier Niel. La création de ce premier espace permanent dédié au street art  a été un tremplin utile: « Ça m’a donné une certaine caution, une certaine légitimité », reconnaît l’intéressé. 

Son rôle dans l’ouverture d’Art 42 tombait certainement à pic : la même année émergeait l’appel à projet urbains innovants « Réinventer la Seine », lancé conjointement par les agglomérations de Paris, Rouen, et Le Havre, avec le concours de HAROPA - Ports de Paris Seine Normandie. Porté par Nicolas Laugero Lasserre et deux associés, Géraud Boursin et Eric Philippon, Fluctuart fut sélectionné l’été suivant parmi la quarantaine de projets concurrents qui se disputaient l’emplacement du Gros Caillou, en contrebas du pont des Invalides. Il suffit de jeter un simple coup d’œil, aujourd’hui, à l‘allure générale du bâtiment pour se dire que, finalement, c’est à coup sûr la singulière cohérence entre la fonction de la péniche et son apparence qui a dû tirer le projet du lot.

Conçue par l’agence Seine Design, la barge muséale a vocation de permettre un accès libre et gratuit à l’art urbain qu’elle abrite et expose, une ambition que reflète son architecture limpide. Pensée avec un souci évident d’accessibilité et de transparence, la péniche est constituée de trois niveaux – de 1000 m² au total – articulés autour d’un double escalier-central qui s’ouvre sur la berge par une large passerelle en bois, ainsi que sur la Seine par une niche centrale de la cale qui en recueille les flots. Littéralement en immersion au sein du fleuve, ces différents volumes accueillent une exposition temporaire, une collection permanente, un bookshop – tenu par la librairie spécialisée Le Grand Jeu – ainsi qu’un bar qui se décline sur le pont principal, face aux œuvres, ainsi que sur le rooftop, d’où l’on peut apprécier les verrières du Grand Palais et, chaque soir, les projections monumentales video-mappées contre le pont des Invalides, ou sur la paroi des berges, par l’atelier scénographique ATHEM.

L’ensemble de Fluctuart déjoue, fait éclater, même, le paradoxe piégeux de la muséification du street art : en rendant la péniche transparente, ouverte sur la rue et sur le fleuve, accessible et gratuite, le centre dépasse Art 42 en décloisonnant aussi largement que possible l’espace d’exposition, et en le transformant en un relai naturel de la démocratisation culturelle. 

Évoluer parmi l’avalanche d’art urbain

Surfant sur la vague Swoon, une brochette d’artistes urbains font donc face, depuis novembre, à l’héritage de Léonard pendant que, face à la réduction du trafic sur les berges pendant l’hiver, Fluctuart est bien forcé de s’adapter à cette marée basse. Le lieu de vie prend alors un petit peu le pas sur le lieu d’art, même si l’un n’est jamais vraiment loin de l’autre, de toute façon, le bar étant entouré des œuvres de la collection permanente : on y boit tantôt à côté du mordant Welcome to New York de C215 – un distributeur de capotes Durex détourné aux couleurs de Dominique Strauss-Kahn – presque négligemment posé sur le comptoir, tantôt près des œuvres d’Invader, Banksy, Shepard Fairey... En attendant le retour des beaux jours, Fluctuart reste un lieu inscrit dans la vie culturelle et nocturne de la capitale, autant théâtre d’événements culturels divers, de rencontres et de concerts – plutôt electro –, que de soirées afterwork, de lancements de produits et d’événements en tous genre, politique compris, ainsi que l’a par exemple démontré Anne Hidalgo en y débutant sa campagne municipale en janvier dernier.

Grâce au bar et aux privatisations qui permettent au centre de maintenir la tête hors de l’eau et de rester à flot, la programmation artistique de Fluctuart peut se poursuivre sereinement. Nicolas Laugero Lasserre voit les choses en grand pour les mois qui viennent, avec un renouvellement des expositions tous les trois mois : outre le réagencement à venir de la collection permanente, le directeur artistique prépare déjà une toute nouvelle exposition centrée sur la création internationale. Prévue pour mai et portée par le collectif Start India, le vaisseau d’art nous embarquera à la découverte de la scène indienne du street art en plein développement. Les œuvres iront alors s’épancher du vaisseau vers le quai, qui se jonchera d’installations, brouillant encore un peu plus la frontière entre le musée et la rue... cette dernière étant déjà investie par une petite œuvre de Jace et d’Invader, qui n’auront décidément pas patienté avant d’envahir cet espace !

En attendant, dans un avenir encore lointain, les Jeux de Paris - 2024, qui placeront les berges – et Fluctuart – au cœur du dispositif olympique, Nicolas Laugero Lasserre peut certainement être content du travail réalisé et du succès certain du musée flottant dont il a la barre. Véritable passerelle culturelle et vitrine de l’art urbain, à la fois lieu de vie branché et espace connecté à la rue, Fluctuart ne manque certainement d’atouts pour s’inscrire dans la durée dans le paysage artistique parisien.

 

Simon Cherner

 Fluctuart, Pont des Invalides, Port du Gros Caillou, Paris 7e - fluctuart.fr

 

 

Pin It

Dernières vidéos